mercredi 7 janvier 2009

  Autour du solo 30x30
de Paul-André Fortier

 

 Notes de travail

  



1- La première fois

 

13 heures, nous découvrons le solo 30x30 de Paul-André Fortier…

13 heures, ce moment où il est au plus près de nous, ici même où nous sommes, à notre portée, au pire de notre portée – de l'indifférence à la violence - , et au plus loin de nous, dans sa différence d'œuvre, et son indifférence feinte pour maintenir la concentration.

 

À cet instant, 13 heures, il est une œuvre vivante – où Paul-André Fortier qui mange, qui dort, qui visite Lyon, qui vieillit, qui parle de l'œuvre qu'il est, n'est pas -, une œuvre, déjà une altérité, engagée.

Et nous aussi quand, passant, nous choisissons de le regarder, nous sommes engagés dans le solo (il nous engage).

C'est à cet endroit sans doute que nous coïncidons.

Le Cours Lafayette, espace de coexistences, de vies parallèles, devient le lieu des coïncidences.

 

Après la représentation, nous nous demandons : est-ce qu'on va voir Paul-André Fortier ? C'est-à-dire lui parler, lui dire « bonjour, nous sommes les photographes qui allons accompagner votre travail, et vous, vous dansez

Nous allons venir là pour vous voir danser… »

 

Le bus C3 arrive pile pour remettre à plus tard cette conversation, la question du pourquoi, du sens, du « qu'est-ce que vous avez voulu dire dans le solo 30x30 ? ». Nous courons le prendre.

La danse c'est la question.

Nous déformerons sûrement votre question en vous suivant là où nous ne nous attendons pas d'aller. « Nous vous verrons plus tard. »

Le C3 arrive précisément aux mêmes heures chaque jour.

 

 

2- Un autre jour

 

Ce que peut un corps – et un corps qui danse – ce qu'il peut en lui – ce qu'il peut sur moi, nous, le lieu où il a lieu.

 

Paul-André Fortier, c'est d'abord la surprise d'être ici, dans ce site béton, cours Lafayette, à Lyon… Ce lieu que, très vite, Paul-André Fortier efface puis fait réapparaître, sans cesse. Il est apesanteur et aspirateur d'espace. Il me révèle une quatrième dimension nocturne, en tordant le monde dans ses mouvements. Son carré gris est un tapis volant, et j'ai l'impression qu'il danse en ascension, survole l'espace bétonné ; entre 13h et 13h30, se succèdent plusieurs nuits et plusieurs jours, alors que je le regarde, et que je regarde la ville, et que je regarde les autres personnes qui le regardent, ou qui passent par là, ou qui sortent du bus.... Il provoque partout, il provoque nulle part, il est né de nous regarder, de regarder la ville, et il naît encore de nos regards qui nous regardons à travers lui.

Entre 13 heures et 13 heures 30. Le temps de l'horloge a fondu dans un tunnel autour de Paul-André Fortier.

 

 

3- Un autre jour

 

Le fait qu'il soit dans un carré est une illusion.

Le solo n'a pas de bord net. Ni même ce que j'en pense.

Revirement.

Sans cesse, il change de route, je change de pensée.

Voir et penser.

Voir et interpréter voire délirer.

Le cas Paul-André Fortier, paradigme : être ici a-t-il un sens ?

Il est ici, il pourrait ne pas y être.

Pourrait-il ne pas y être ?

Et pourquoi pas…

 

Qu'est-ce que ce solo 30x30 ?

Silence…

 

Qu'est-ce qu'on apprend du solo 30x30 ?

Je n'arrête pas d'y penser… Une certaine vision du monde est en jeu, en jeu de rôles avec les spectateurs et les voitures et les vélos et les pigeons qui mangent les miettes des sandwichs.

 

Il me fait penser à Léonard de Vinci

Au Corbusier

Ou bien est-ce le béton tout autour ?

 

Architecte d'un lieu expressément non-sens, où tout peut se jouer, se rejouer, se déjouer.

 

 

4- Un autre jour

 

Photographier presque un face à face. Photographier un visage.

Figure, comme métaphore, ou comme métonymie, ou on ne sait pas, comme étonnement.

 

Il revient chaque jour, lui, son visage, sans être familier. Il revient chaque jour et il y a un suspens.

Ne serait-ce que vous-spectateur qui me dîtes « J'aimerais revenir un jour où il pleut pour voir… »…

Durcir les conditions de danse, éprouver le corps pris dans encore plus de difficulté, le voir se plier aux conditions extérieures et mettre en jeu, à ce moment-là, sa liberté dans l'aliénation au concept.

Librement consenti. À ce moment-là, on dira « Chapeau bas », Paul-André Fortier…

L'œuvre saute par-dessus nos consensus, elle est de toute façon toujours en avant de l'acte de faire, de la performance, toujours en variation dans ce qu'on croit répétition.

 

 

5- Un autre jour

 

Il vient chaque jour.

Ce n'est pas un rituel.

Ou bien ?

Il vient chaque jour au travail, il va au travail et puis il rentre du travail.

Il est comme moi, avec des obligations. C'est une œuvre qui va au travail. C'est difficile à accepter qu'une œuvre puisse être aussi contrainte que moi…

Voici qu'ici la contrainte est nécessaire pour construire. Pour mettre en route l'attachement et la mémoire, dans le lieu et dans le corps.

Chaque jour, il vient bâtir les lieux affectifs. Et il creuse l'espace-temps : le solo existera toujours sans doute. Et j'aurai encore rendez-vous avec lui dans cent ans quand je repasserai par ici. L'empreinte des 30 jours, c'est une durée infinie.

 

Je sais qu'il vient.

Où on va ? je me le demande.

 

Il jette ses mains parmi nous, anonymes. Il jette ses grandes mains. Les mains de Paul-André Fortier m'impressionnent. Elles sont si variables, parfois légères, parfois épurées, parfois maniérées. Je crois, jamais brutales.

 

 

6- Un autre jour

 

« Léonard de Vinci, dans sa recherche sur l'envol ou alors c'est une pyramide égyptienne...

Il refait tous les jours la même chose non ?... mais jamais avec la même concentration, la même intensité ».

 

Comment être fidèle à la pensée d'autrui – Léonard pour Paul-André, Paul-André pour nous, et infidèle par prolongement de sa pensée ?

 

Rejouer les mesures de l'homme selon Léonard de Vinci.

Paul-André Fortier, debout, inscrit dans un carré gris.

Quand il lève les bras et écarte les jambes, je vois le cercle fantôme de Léonard le circonscrire cours Lafayette. Léonard de Vinci. Manpower, solo travail temporaire…

Soudain, Paul-André Fortier bascule et se retient. Tout le corps bascule vers l'arrière. Ses bras battent l'air, le suspendent ou l'envolent…

Mesurer l'homme ? sur quel critère ? et pour quoi faire ? Oui, c'est surtout ça : qu'est-ce qu'on fait ensuite des mesures ?…

 

Notre homme est sans mesure, est démesure. Fou, comme le fou d'un roi. Sagesse de ce que nous sommes hommes et nous le rappelle, dans la mesure, comme dans la démesure. (Comme celle du pouvoir et de la tyrannie des perspectives).

Pendant une demi-heure, rien ne le déconcentrera de ce chemin esthétique et subliminal.

 

 

7- Un autre jour

 

On est allé, on va aller, le voir plusieurs fois, jours.

Revoir / revoir / re se voir

 

Un mouvement qui taille le vent.

Là, un peu hip hop.

Un défi.

Notre mauvaise conscience.

 

Qu'est-ce qui se passe dans ce carré gris au milieu du monde ?

 

En image mentale se superposeront tous les solos 30x30 de ces 30 jours que j'aurai vus, du premier pas du premier jour, au dernier pas du dernier jour. Et je découvrirai les plus fines différences, comme en surbrillances, indiquant les subtils changements du monde dans ce qui paraît le tous les jours pareil du quotidien.

Je découvre que je suis aveugle.

 

 

8- Un autre jour

 

Donner un visage. À ce qui nous échappe, à ce visage qui ne tient pas.

 

« Je n'aime pas quand il lâche sa tête. Toi, tu n'as même pas voulu regarder à ce moment-là, tu as tourné les yeux. »

 

L'œil plonge de l'intimité dans le spectacle… « Quand il lâche sa tête, ça me rappelle une histoire que mon oncle me racontait quand j'étais petite : Chaque soir, avant de se mettre au lit, il dévissait sa tête et la posait à côté de lui, sur la table de nuit. Le soir venu, j'étais dans la chambre à côté, et j'entendais un grincement… »

 

Pendu, suspendu, précaire, le corps cloué de réel ; il semble presque mort parfois. Ou en train de mourir.

Prêt au devenir.

 

 

9- Un autre

 

Articuler.

Paul-André Fortier commence par articuler, articuler pour mieux se faire entendre, comprendre … ou désarticuler, pour repartir de zéro.

Soit. On repart de zéro, on reprend tout, le monde, les humains, la vie, la mort, la mise en scène, les masques.

Nom de Dieu de nom de Dieu. C'est un jour où l'on se demande combien il a de costumes noirs dans sa valise.

Car Paul-André Fortier porte un costume… Un costume d'anonyme, un costume de rien, d'inaperçu, de quelqu'un qui ne veut pas être vu, un costume tout terrain pour aller au boulot, avec de bonnes godasses. Un costume neutre pour quelqu'un qui danse comme un fou dans un lieu neutre, comme si on n'était pas là… ; on, les passants ; ce gars avec son sandwich : « Je suis là parce que je mange mon sandwich là devant Paul-André Fortier comme on peut manger un sandwich en regardant la télé dans un bistrot. Mais aujourd'hui il fait beau, je reste dehors, je mange un sandwich et en plus il y a un spectacle un peu bizarre ».

Flâneur, on peut être décontenancé, voire dérouté (et se perdre à regarder) on est jamais déçu. Est-ce parce qu'on ne paye pas sa place ?

 

 

10- un autre jour

 

Quel âge a-t-il ?

Quel âge ?

Quel est son âge ?

Vous savez quel âge il a ?

C'est fou de faire ça à son âge…

Quitter la scène, la vraie scène, - avec les vrais spectateurs qui aiment la danse-, pour la rue, pourquoi faire ? À son âge…

Il y a beaucoup de gens un peu âgés cette année à la Biennale de la Danse…

Quel est son âge ?

Il dit qu'il ne pouvait pas le faire avant, dans son parcours…

2x30, ça paraît surnaturel.

Il est une sorte de shaman a écrit Daniel Denise.

 

C'est un phare, au cœur de Lyon, qui m'indique une route et que je peux suivre ou non.

 

 

11- un autre jour

 

Ambiance de la ville, paroles, pensées en surimpression du solo de Paul-André Fortier. Paroles déposées sur sa danse dans un coup de dé. J'écoute et… ou… je regarde encore ?

« Il y a des gens qui pensent que la démocratie doit être violente pour s'imposer. Taper fort, et si nécessaire détruire. Garder la démocratie à tout prix. Sauver la démocratie, l'idée de la démocratie, partout. Comme aujourd'hui, les Américains… 

Des idéologies, pas juste des gens qui font ça pour le pognon, pour du pétrole. »

 

 

12- un autre jour

 

Tester les limites, les bornes de la représentation jusqu'au hors lieu (le pire des lieux), et aux hors spectateurs. Spectateurs par hasard, de surcroît, en plus, subvertis.

Un enfant joue dans un bar, juste à côté ; Les plâtriers, les zingueurs, des gars qui font de la peinture.

Être humble : ici on ne peut pas tout voir, tout englober, le dedans et le dehors du solo. C'est forcément mélangé. Ce n'est pas le noir protecteur d'une salle de spectacle pour des pensée singulières face la scène.

Si je veux de la lumière qui s'éteint, de l'obscurité, je la fabrique mentalement autour du plancher gris.

Et puis le jour citadin revient et me surprend parce qu'une voix, un bruit, quelqu'un a surgi devant moi, entre moi et Paul-André Fortier.

 

Être dans et face cet espace et les spectateurs temporaires à l'attention temporaire et flottante indiquent

Quoi ?

Je ne sais pas.

La désorientation, le changement d'orientation. Sec, brutal parfois, fragmenté.

On est aux limites du spectacle, au bord de l'artiste, de sa liberté, de son existence.

De son éventuel vouloir disparaître.

Hors scène.

Impression que le solo est fondu dans un espace mental.

Je me l'approprie vite, presque comme une image urbaine, affiche, ou publicité, qui n'arrête pas de m'envoyer des messages…

Voilà que je l'iconise…

 

 

13- un autre

 

Selon l'angle, selon le jour, l'impression est différente. Les solos peuvent même se contredire. Et j'écris et je contre écris selon les jours. Et le monde tient quand même dans le flottement de nos pensées et de ce que nous faisons et disons de lui.

Une demi-heure éthique…

Paul-André Fortier fait exister ce lieu, et par expansion d'autres lieux. Le monde en existe plus. Et ainsi de suite partout dans le monde.

Des lieux jugés insignifiants jusqu'alors.

Il faudrait repérer ces lieux. Les indiquer par de gros points noirs sur un planisphère, ou sur un globe qui nous fait tourner. Voir où il faut aller. Prévoir un trajet. Y aller. Voir ce qu'il reste du solo, de Paul-André Fortier, quand bien même nous ne l'avons pas vu là-bas. Voir comment le temps du solo est pensé au Japon, au Canada, en Italie…

Rêver à la suite, aux autres villes du globe.

On reçoit des échos de la terre divisée partout…  et la voici, dans une même réalité, reliée. Qui donc a intérêt à nous faire croire à tant de divisions quand un homme seul peut rassembler ?

 

 

14- un autre jour

 

« Ça nous fait penser à notre prof de mime, ancien élève du mime Etienne Decroux. Certains des mouvements ressemblent beaucoup à ses techniques. Il part d'un geste quotidien, comme coudre par exemple, et il le transforme progressivement. »

 

Vous écoutant, je pars à la recherche des images à l'origine des mouvements. Ces images, est-ce que je veux vraiment les voir ? Ne sautent-elles pas aux yeux ? Effrayantes parfois. Son corps-miroir lyrique se charge de nos images. Ce que je crois voir, ce que je veux voir.

Pourquoi l'idée de couture vous est-elle venue à l'esprit ? Qu'est-ce que Paul-André Fortier peut coudre, ou découdre ?

 

Paul-André Fortier, un petit bonhomme au milieu de l'Urbain. Les immeubles, les voitures, les bus. Tout petit humain pris dans le flux de nos déplacements. À peine visible, hyper visible avec sa petite scène de rien du tout. Grise.

Il y a d'autres scènes à voir. Petits êtres humains chorégraphiés par le hasard d'une connexion fugace à Paul-André Fortier, destins chorégraphiques par empathie. Tout devient danse. Tous les gestes prennent de la valeur. Tout résonne. Tout entre en similitude. La scène, la rue, le plateau, l'extra-terrestre au milieu là.

 

Est-ce qu'il y a vraiment quelque chose à voir ? Qui êtes-vous toutes ces têtes avec deux yeux ?

Je commence à radoter non ?

 

 

15/09

 

Le bruit de la ville rythme le mouvement de ses bras – des coups de marteau.

Voici le moment où il se prend la tête, la lâche et la reprend. Ce moment qui nous a imposé de photographier son visage. Un visage qui ne tient qu'à un fil.

 

Perdre la tête, comme dichotomie entre le corps et l'esprit.

Perdre la tête, mais la  rattraper.

 

Et il court.

Puis touche des bouts de lui-même comme pour se réarticuler. La tête est là, agitée au-dessus d'un corps qui marche.

Et la tête qui bouge rend la démarche un peu résistante.

 

Il tourne sur lui-même.

Ensuite il souffle.

Et signe graphique l'espace de sa présence.

De son être.

 

Il tente d'habiter un angle, puis un autre.

Et vérifie « suis-je bien là où je crois être ? »

« Suis-je celui que je suis ? »

 

Mes jambes, mes jambes, mes hanches.

Mon corps, territoire à démobilisé.

Là ça s'articule. Là ça s'articule. Le corps bégaye. Puis semble retrouver une verticale. Doucement, un bas, un haut. Il retrouve la marche.

Les pieds.

Les mains vers le ciel.

Elles relient son être sur le seul espace d'œil ouvert, là-haut, le ciel, non bâti, dans lequel il se ploie jusqu'à retrouver le sol dans une vaine copulation, dont il se relève en équilibre très stable, tentant dans ses gestes d'englober toutes les directions, une souplesse gagnée sur le sol, jusqu'au salut.

(Peut-être le moment de signifier qu'il s'agit bien de parler de rencontres - de notre rencontre).

 

Un combat avec l'espace ?

Une redécouverte de l'espace ? S'y glisser, s'y retrouver ? Beaucoup répéter.

Trouver son corps, passer du monde fou à un monde alter

 

 

16- Un autre

 

« Ce mouvement de lâcher de tête, c'est très dur pour les cervicales. »

 

Ce qui n'est pas dur pour un corps ?

Dormir peut-être…

Ce qui est dur : est-ce le corps ou autour – le béton, l'asphalte, les autres corps, les peaux-carapaces?

Parfois, on peut avoir envie de se débarrasser de son corps, comme si la vie en serait facilitée.

 

Le visage de Paul-André Fortier c'est son corps tout entier.

Quand il lâche la tête, c'est le corps tout entier qui lâche.

La fatigue.

 

Le titre « Etre ou ne pas être, Paul-André Fortier », est venu très vite. On ne sait plus pourquoi. Pendant deux jours, nous nous sommes mélangés… on disait « Etre ou ne pas être, that is the question ».

Ça allait bien aussi.

 

Fortier lâchant sa tête, c'est Hamlet caressant une tête de mort.

 

 

17 /09

 

Signalisation. Délimitation.

Arpenter. Prendre ses marques. Marquer l'espace.

J'ai l'impression que ça commence comme ça.

 

Espace coulé dans le béton.

De l'herbe canalisée pousse dans le bruit des travaux, qu'on entend, et la circulation incessante.

Musique concrète pour solo 30x30. Pour la tête. Le corps balancé.

 

Quelqu'un fume et la fumée se projette dans l'air.

Le corps de Paul-André Fortier danse un instant dans le brouillard.

Je devine qu'il tend la main.

Bonjour.

Il tend la main. Puis son bras se retrouve en arrière.

Tendre la main, encore et sauter dans les bras.

 

Toujours tout s'arrête, pour reprendre au début.

Samuel Becket, Quad.

 

Déséquilibre.

Quelques moments Jacques Tati, Play time.

 

Avancer sur le trottoir. Éviter les gens. Se fondre dans la masse, la foule, et rester soi-même.

Poursuivre son chemin.

Ramper.

- Salut ! coucou ! t'es où ?

- Je suis là.

 

Parfois, il est être, parfois il est mur, parfois il est la route, l'autoroute.

 

Il est passage.

Croisement. Carrefour. Là où ça bifurque.

 

Une ambulance passe et ses mains, hors de son corps, sont des gyrophares.

 

Il fait bouger tout l'espace. Tous les atomes de l'espace.

 

 

18- Un autre jour

 

« Je n'aime pas le salut, je n'aime pas quand il salue, ça me fait penser… le bras tout droit… »

Je me dis en vous écoutant qu'il est canadien. Son histoire n'est pas la nôtre. Pourtant voici comment ici nous pouvons recevoir un geste…

Je me demande comment on voit ça du japon. Et d'Allemagne aussi…

 

Alors je me redemande si on peut dire une fois pour toute le sens d'une œuvre ?

 

 

19- Un autre jour

 

Faire table rase de la scène. Spectacle, non spectacle. S'appuyer sur le rapport immédiat, vital, à l'autre…

A quoi ça sert de danser ? A quoi ça sert un artiste ?

À quoi ça sert ? Est-ce bon ? nocif ?

 

Il n'y a jamais eu de premier pas, mais tout un cheminement qui commence hors de la scène jusqu'à ce mouvement qui nous semble premier, qui nous apparaît comme le début.

 

Fortier, venu d'ailleurs, travailleur constructeur ouvrier d'un espace et de gens en état d'apprivoisement, dans l'intemporel, un endroit qui traverserait la flèche du temps. Il construit du temps surprenant comme devenir relation à l'autre. Et signe. Paul-André Fortier.

Porteur de temps autant que porté par le temps. Devenir. Evénement.

Faire événement (mais discrètement).

 

 

20- Un autre jour

 

Ces derniers jours, on voit le monde depuis la faillite de Lehman Brothers ; se prendre la tête, se dire qu'on ne comprend rien, tellement c'est visible et même pré visible, ne pas être, ne plus tourner en rond, ou ne faire que ça. Gesticuler. C'est pour ça qu'on cherche le sens de la vie. Qu'on cherche du sens partout, du sens dans le travail de Paul-André Fortier. Que le sens prolifère de partout, des médias, du journal de ce spectateur qui lit des articles sur la crise financière face à Paul-André Fortier. Plusieurs états du monde se côtoient, plusieurs regards sur lui. Le monde dans le journal qui fait comme s'il savait tout, le monde que danse Paul-André Fortier, que nous regardons précieusement comme une réserve d'énergie et d'informations énigmatiques.

 

Alors je me pose une drôle de question : le solo 30x30, ce solo offert à tout un chacun, échappe-t-il aux flux financier ?

Est-il encore temps de se faire du souci ?

 

 

21- Un autre jour

 

Visage, effort, sueur.

Face à face : Tu – photographe - veux choper l'être. Ce que tu appelles « la vérité des visages ». La vérité…

Dans le temps. Hors du temps. Dans l'attente. Dans le désir. Dans l'amitié, les rivalités.

 

Une altérité – surtout - danse.

Un écho dans l'autre. Attentif, tensif, lâché dans le quotidien, pour faire vibrer le sonore par déprise, reprise et retour.

 

Là, il creuse sa présence dans l'autre.

Là, il creuse un espace.

Creuse un être réfléchissant.

L'identité vient peut-être du dehors.

 

 

22/09

 

« Je viens souvent. Je suis déjà venu plusieurs fois. Je refais même parfois les mouvements. Ma femme me prend pour un fou. »

 

Nous saluons plusieurs personnes du public que nous reconnaissons, nous lions connaissance. C'est Paul-André Fortier qui a provoqué ces rencontres. Parce qu'il est là.

 

Nous ne sommes toujours pas allé parler avec lui, le créateur de Paul-André Fortier dans le solo 30x30. On ne se précipite pas. Nous sommes aux rendez-vous. Parler nous semble vouloir éclaircir un mystère, obliger une généalogie et du sens. Nous sommes ce qu'il provoque. Des jours, nous rencontrons son visage où se maintient une énigme attentive.

 

Point nodal. Autour de Paul André Fortier, la ronde des photographes, des vidéastes, la sirène des pompiers qui retentit. Il crée dans le lieu anonyme un espace attaché, affectif. Nous convergeons, nous sommes absorbés.

 

Je voudrais ajouter quelques photos sonores de l'ici anonyme et qui bruisse, en bribe, en morceau, des bribes d'inattention.

Bout de voiture – bout de bus – bruits de pas.

 

Une scie circulaire. Des sons métalliques rencontrent le mouvement du corps de Paul-André Fortier, dramatisant l'instant car ses mains s'approchent de sa tête, et sa tête, je le sais va tomber.

 

Faire beaucoup d'image de ses mains. Ces fragments de lui qui me saisissent outre distance. Saisissement – relâchement qui ne sont plus de lui et qui hantent le lieu anonyme, le lieu de rien qu'il a fait sien et nous, à plusieurs endroits sur la terre.

 

Je le vois dans l'axe de la pancarte « Damart ». J'ai l'impression qu'il fait partie de la publicité. Un textile chaud, très élastique. Avec Damart, je peux danser par n'importe quel climat…

 

Aujourd'hui, il me semble que Paul-André Fortier tourne plus.

Infinie variation dans le même provoqué par l'humeur ou choix délibéré. Comme un jeu des 7 erreurs, comme un clin d'œil aussi pour ceux qui viennent souvent. Une surprise, un suspens. « Comment était Paul-André Fortier hier ? » demande-t-on aux plus fidèles.

 

Horloge temporaire. 13 heures à 13h30.

Si je passe ici, et que Paul-André Fortier est là, je sais qu'il est entre 13 heures et 13h30 sur le cadran carré de son plancher gris.

Et peut-être qu'à cet instant précis, il vient de marquer 13h15. Si jamais j'ai un rendez-vous à 13h30, c'est le moment de filer.

Ou bien je serai en retard. Le temps lui-même est revenu dans son temps.

 

Paul-André Fortier est passage. Comment parler avec un passage ? Il se déploie avec nous.

Compter le nombre de pas – le bruit des pas - quand il court. L'horloge court.

 

 

23- Un autre

 

Dans le C3, le conducteur me demande : « il fait toujours la même chose ? Je le vois tous les jours et je me demande s'il fait toujours la même chose… »

Je lui propose de le prendre en photo, qu'il soit parmi les spectateurs temporaires de Paul-André Fortier. Il est d'accord. Il n'y a pas de lumière dans le bus. On le voit à peine sur la photo. Alors, je la garde pour moi. Je sais qu'elle est là, dans la mémoire dessous ce que l'on exposera. C'est essentiel d'avoir des images invisibles de nos rencontres de la part de Paul-André Fortier, des images qui émergent du noir mémoire. Les amis de mes amis...

Dans le bus, ce jour, on ne parle pas de la météo, du temps qui passe, des bus en retard et bondés. On parle du temps qui repasse. De la boucle qui reboucle. Chaque jour, à la même heure, il fait la même chose, ou à peu près. Le chemin est le même. Comme pour le conducteur du C3.

 

Je m'exclame : c'est peut-être naïf, c'est la première fois que je vois un spectateur conduire un bus. Et la journée est gaie.

 

 

24/09

 

Je suis arrivée ailleurs.

Sortir du boulot. Prendre le C3. Courir jusque- et voir Paul-André Fortier.

Au début, je ne vois rien. Mon regard se pose mais mes yeux sont dans ma tête.

Soudain, dans l'angle face à moi, Paul-André Fortier prend sa tête et la laisse tomber, et la rattrape et la laisse tomber.

Ensuite, il me semble qu'il est content d'avoir retrouvé sa tête.

Sa tête, comme un leitmotiv, lâchée dans le public anonyme. Sa tête qui tombe comme un choc, quand je n'ai vu aucun visage dans ma course à travers la ville pour aller d'ici à là. D'un moment à un autre moment, comme autant de ponctualités ratées, aveugles.

 

Paul-André Fortier : chaque jour, pareil, le boulot, métro, boulot, dodo. Aller danser à 13 heures. Et si j'ai pas envie ? je dois danser à 13 heures. Danser à 13 heures. Et demain : danser à 13 heures.

 

Aujourd'hui, je me sens un peu bête en le regardant. Il me raconte des trucs qu'il a sans doute observé, les passants  - les courants - dans les villes. Nos gestes, notre monde schizophrène, métamorphosés dans sa  danse.

N'était-ce pas moi, nous, au départ de son inspiration ?

Et c'est bien sur nous spectateurs que c'est renvoyé aujourd'hui, retourner, donner, à cet instant précis où il tend ses bras en reculant.

 

Je regarde : il vient vers moi dans la diagonale.

Une dame qui marche attire mon regard.

Quand je retourne mes yeux, Paul-André Fortier avance face à la rue.

J'écris ceci dans mon carnet. Et maintenant il est dans un autre angle. Jump cut de mes yeux en ville.

Paul-André Fortier danse l'ellipse. Il sait apparaître. Il est apparition.

A telle date, telle heure, j'ai vu Paul-André Fortier, maintenant je ne sais pas… Ici et déjà ailleurs, où je ne l'attends pas.

 

Ma voisine éclate de rire.

Est-ce qu'elle se dit comme moi qu'on dirait Zorro. Il signe l'espace, ou le fend, ou le déchire de sa main, de  Z.

 

Vincent vient me voir.

Il me dit, paniqué, «  On s'est touché ».

Contact. Être de chair. Corps à corps. « Il se baissait vers moi, on s'est touché ».

 

Une dame nous a dit – un autre jour – «  Je croyais venir voir un solo, j'ai vu un duo ».

Vincent avec son appareil photo autour de la « scène » + Paul-André.

Vincent lui a expliqué : ici tout peut arriver. C'est l'espace public. C'est un risque que court Paul-André Fortier, de n'être jamais le seul que l'on regarde. Elle dit qu'elle a bien aimé le duo.

 

Contact oui.

 

Une dame me dit « hier ça n'avait duré qu'un quart d'heure » … ? On ne saura jamais si c'est vrai, si c'est une impression, ni pourquoi. De toute façon, on ne sait pas pourquoi, soudain, il se passe quelque chose ici. On sait juste comment, à travers qui.

 

 

25- Un autre jour

 

Paul-André Fortier.

Photo.

Tu tournes autour de lui. Et clic.

Un corps est-il jamais à soi ?

Paul-André Fortier est à tous, se donne à tous, l'air de rien.

À la fois vulnérable et puissant.

Il nous donne son corps, son corps en œuvre.

Pour cela il faut du temps, 30 jours peut-être.

Et de l'espace où il peut nous échapper, se disloquer.

Et ça nous échappe.

Pourtant il ne cesse de venir vers nous, entre nous.

Des morceaux mélangés au monde.

 

 

26/09

 

Quelqu'un parle japonais.

Un enfant mime les gestes de Paul-André Fortier puis se rasseoit. Et puis non, il va faire du hip-hop vers un des murets de béton. Ça ressemble un peu à du hip-hop de Paul-André Fortier. Ils sont morts de rire les gamins qui sont venus là avec leur prof.

 

Quelqu'un ne peut pas regarder car son voisin lui parle sans cesse.

Quelqu'un tousse.

 

J'aime le voir courir, tournant ses bras en l'air. Il va décoller.

Aujourd'hui son saut est léger et suspendu tandis que son corps en apesanteur graphe l'espace. Ou bien est-ce moi qui suis d'humeur légère, comme cette brise dans mes cheveux ?

 

 

27- Un autre jour

 

Corps martyrisé.

Dur à cuire.

Tout supporter.

Les limites physiques.

Dans une arène carré.

(Et encore, les gens qui passent par ici sont ce qu'on dirait gentil.)

 

Un moine, un acète, une demi-heure de prière.

Le dur, le souple, le tendre, la main ouverte, le poing.

Rituel.

 

Névrose.

 

 

28/09

 

« C'est très Cunninghamien… c'est calé à la seconde… »

Caler pour apprivoiser. Caler pour ne pas avoir à conquérir. Mettre des règles en jeu pour les imploser de l'intérieur, l'air de rien, après une longue préparation.

 

Comment expliquer ce calage auquel nous nous mettons à tant tenir et espérons tant voir détruit ? Est-ce vrai qu'un jour ça n'a duré qu'un quart d'heure ? Ce fameux jour où Paul-André Fortier a dérogé à la règle, ou ce fameux jour où Paul-André Fortier aurait pu déroger à la règle…

Ce n'est pas bien… Paul-André Fortier, la communauté des spectateurs exige la demi-heure précise. La règle, elle ne vous appartient plus. Elle appartient à tout le monde. Vous appartenez à tout le monde.

 

 

29/09

 

« Quand il se rapproche du bord

déséquilibre vertige

lien entre le ciel et la terre

invocation au ciel

Il est d'une précision

Il retourne ses mains

Laisse une espèce de trace

Traces

Quand il lâche sa tête

Les mouvements très secs comme si tout cassé

Pas très marrant

Son solo

Son mouvement de brisures

C'est tellement beau ces gestes

L'axe, la vertical

Comme un arbre, il m'évoque la symbolique de l'arbre»

 

Un petit carré insolent au milieu du milieu du milieu dont on aime prendre des nouvelles que l'on "rentre", modestement, le soir dans notre ordinateur.

 

 

30- Un autre jour

 

« Quand vous choisissez un geste de Paul-André Fortier, vous êtes un moment Paul-André Fortier ». Imiter Paul-André Fortier avec soin demande une grande tension musculaire, de la souplesse, beaucoup d'effort. On n'imaginait pas autant. À la fin, on ne sait plus qui est le maître de l'élève dans l'effort. On ne sait plus qui est la mémoire de qui et qui est le devenir de qui. Le devenir de Paul-André Fortier dans le solo 30x30, le devenir invisible à la surface d'une mémoire (spectral ?).

On se fabrique un corps, un passage vers un autre corps. Un devenir Paul-André Fortier.

 

 

30 et 1 jour

 

Ce qui devient de plus en plus important pour nous, c'est l'idée que ce solo soit joué à tant d'endroits du monde, invente une nouvelle carte du monde, taillée dans la profondeur d'un parcours, qui a la consistance d'une oeuvre. (Solo 30x30 nomade).

 

C'est l'idée que cela continue : Dansé par Paul-André Fortier, et peut-être un jour par transmission et reprise, solo réel ou virtuel (second life de Paul-André Fortier).

C'est l'idée que Paul-André Fortier demande à chaque fois, en toute confiance, à des artistes de prendre en charge cette partie du monde. D'être les spectateurs témoin. De doubler la mémoire du moment spectateur.

On sait bien que la mémoire n'a pas besoin de nous pour ne pas oublier…

Peut-être a-t-elle a besoin de nous pour tout ce que nous oublions de dire ?

Qui ne peut pas se dire.

Et dans cette limite-là, il y a un endroit du monde imprévisible.


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